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Aumônier

Intervention de Monsieur Hugues VERTET, aumônier du C.P. d'Yzeure-Moulins
Assemblée Générale de la Fédération Protestante de France 2001, Mulhouse

Il y a une dizaine d'années j'ai été nommé aumônier au Centre Pénitentiaire d'Yzeure qui comprend une Maison centrale et une Maison d'arrêt. Je ne suis ni pasteur, ni théologien, mais un laïc quelconque d'une toute petite paroisse sans pasteur, parachuté dans la prison sans vocation particulière. Je pense que c'est pour cette raison que mon ami Werner m'a demandé de vous parler de mon expérience, en regard de celle de Madame Anne Muller, pasteur à Mulhouse. Que vous en dire en 5' ? C'est paradoxal, car cela exclut toutes les anecdotes, qui sont la vie de tous le jours.

Nous vivons dans un monde qui a énormément changé et qui change rapidement. L'aumônerie n'est certes plus ce qu'elle était il y a 10 ans. La population pénitentiaire et la structure pénitentiaire sont, de même, en pleine évolution.

Il est donc certain que la question : " pourquoi ? dans quel but agissons nous ?" se pose à toute la Pénitentiaire, autant qu'à la Police, à la Justice et à l'Aumônerie. Il faut poser cette question avant de déterminer comment agissons-nous.

Je ne peux agir comme aumônier sans réfléchir au but de mon action et, auparavant ou en même temps, me demander "qui suis-je dans la prison et qu'est-ce que je ne suis pas". Un aumônier n'est ni un juge, ni un avocat, ni un témoin, ni une victime, ni un psychologue, ni une assistante sociale, ni un détenu, ni un pasteur dans une paroisse structurée, ni un missionnaire...

Dans un lieu où chacun a sa place et sa fonction, il est seul et nu, confronté à toute absence de pouvoir personnel.

C'est-à-dire qu'il est face à face chacun de ceux qui sont dans la maison, dans la prison, qui deviennent, de fait, son "prochain", "proximus", le plus proche. Il arrive que le prochain, le plus souvent le détenu, joue un rôle plus ou moins mensonger, ou il se joue un rôle à lui-même, volontairement ou non. Il peut vivre un personnage, l'aumônier n'est pas "en mission" ni en représentation, fusse de l'église protestante, milieu ignoré de mes interlocuteurs. L'aumônier est "à l'épreuve de l'écoute".

C'est de plus en plus ce qui s'est précisé au cours des dix années de prison que j'ai eu la chance de faire. L'aumônier est d'abord à l'épreuve d'être aussi vide, c'est-à-dire aussi vrai que possible, sans modèle, sans défense autre que ce qu'il est dans son être. C'est donc l'ouverture de son intérieur.

Je ne peux accueillir l'autre, croyant, incroyant, inculte de ma culture, musulman souvent... si je suis plein, ou satisfait, repu et encombré de vérités, ou porteur de message. Plus tard viendra peut-être le message, par des cheminements que j'ignore, que l'autre inventera. Me posera-t-il des questions ? je ne sais. Je suis un de ses rares zones de liberté.

Il est important que mon interlocuteur se perçoive comme mon égal et que je me perçoive comme son égal, pour que le dialogue puisse naître. Qu'est-ce donc que cette égalité là ? Elle est au delà des actes, des comportements, des mots mêmes, à travers des silences, des regards... Elle s'établit, elle se vit... Elle est théologiquement juste : "nous sommes tous des pécheurs pardonnés".

Celui que je rencontre ne pourra évoluer que s'il me sent moi-même capable d'évoluer, que si la foi : au sens latin, FIDES, la confiance naît, pousse et fleurit entre nous. Or les rencontres que je fais en prison me font évoluer. Font-elles évoluer l'autre ? Elle lui donne, j'espère, la conscience qu'il peut évoluer.

Devant un "frère humain" comme dirait Villon, la question qui se pose - mais qui ne se formule pas - C'est "qui es-tu ?". Elle ne peut se poser si je pose pas en même temps la question "qui suis-je ?", à cette seconde, maintenant, devant toi. Cette question se pose à l'aumônier dans la richesse des "qui suis-je ?" sans cesse renouvelés par chaque nouvelle rencontre. Elle s'approfondit par la recherche que je fais dans la Bible. En effet je la considère comme un manuel de rencontre et d'évolution.

Un manuel est un outil de formation. Ce n'est pas un code. Le manuel sert à l'étudiant aumônier, que je suis toujours, à passer des épreuves d'examen, des épreuves d'ouverture.. Comme pour l'étudiant, chaque épreuve passée me permet de me présenter à la suivante. Ainsi en est-il de ma petite expérience d'aumônier.

Dans cette optique, je pense que l'aumônier de prison a le privilège de participer au travail de reconstruction du citoyen prisonnier, de la rendre plus libre de son passé et plus conscient. C'est aussi ce que désire la Pénitentiaire. Je vis cette solidarité avec les détenus et avec la structure comme essentielle. Voici, je pense, le bref témoignage que je puis vous présenter.