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La prison en crise ou en quête de sens ?

Source Bulletin : JUSTICE ET AUMONERIE DES PRISONS, n° 49, Février 2006

par Paola HINE, ancienne aumônière

Si l’on estime que l’enfermement dans ce que l’on appelle « prison» est la Sanction, unique, incontournable, essentielle, rédemptrice, réparatrice, garante du rétablissement du lien social après la rupture provoquée par celui qui a enfreint les lois de la cité; porteuse du projet de responsabilisation de l’individu et de son émancipation, temps de réflexion sur soi et sur sa place dans la société; cheminement vers d’autres possibilités d’être; si l’on estime que la prison, lieu où l’on est enfermé, par des améliorations matérielles telle eau chaude et douche en cellule, ou nouveaux bâtiments ultramodernes, permet l’économie d’une réflexion sur son sens et donne bonne conscience aussi bien aux hommes qui nous gouvernent qu’aux bons citoyens que nous sommes, si l’on estime que pour un confort à la fois intellectuel et moral ce n’est guère la peine de réfléchir «sanction» pour que la personne sanctionnée en comprenne le sens et puisse réintégrer véritablement la cité; si l’on estime que la population carcérale actuelle dont le taux d’illettrisme, d’origines étrangères (extracommunautaire) et de milieux sociaux bien plus que modestes pour ne pas dire pauvres peut se passer de faire partie de notre société et par conséquent qu’il vaut mieux l’en exclure davantage en l’enfermant et en l’assommant de séries télévisées…

Alors la prison est la négation de la sanction.

La sanction par l’enfermement montre la réalité que les discours, les rapports parlementaires, les émois médiatiques occultent par la répétition incantatoire du mot : réinsertion réinsertion réinsertion réinsertion réinsertion réinsertion.
Et comme tout mot galvaudé, le mot réinsertion n’a plus de signification ou alors il renvoie à une multitudes de significations dont la cacophonie ne peut qu’amener à se boucher les oreilles pour ne plus l’entendre.

La première question qui devrait être posée est - pourquoi enfreint-on les lois de la cité ?
L’analyse de la transgression, de 1’«erreur », de la «faute» ne fait pas partie de notre culture.
A l’école, lorsqu’on a de mauvais résultats, l’on ne se soucie pas de savoir pourquoi. On met une note, on sanctionne, on juge l’élève en l’enfermant dans une moyenne, une appréciation qui ne correspond pas la plupart du temps à la valeur réelle de l’élève en question On «juge », on n’accompagne pas l’élève à la compréhension de son erreur, on ne l’amène pas réfléchir sur le pourquoi de son erreur ni sur le sens que cela peut avoir ne pas commettre cette erreur.

Je suis un mauvais pâtissier et condamné à ne plus mettre les pieds dans une cuisine si je rate un gâteau ?
Si je rate un gâteau, il faut que je sois amené à me poser des questions: ai-je oublié un ingrédient? ai-je négligé le temps de cuisson? Si je réfléchis à comment je l’ai fait, à ça qui me l’a fait rater et fais un autre gâteau j’ai des chances de le réussir (et mes amis s’en régaleront ...)
Cette image du gâteau est très parlante. Mais qui tient ce discours aux élèves ?
Qui met en place un accompagnement pour que l’élève comprenne et se responsabilise par rapport à ses erreurs et qu’il progresse? Comment se sentir responsable de ce que l’on ne comprend pas ? Peut-on avancer sans être responsable ?
«Ce n’est pas de ma faute », c’est le professeur qui ... voilà l’élève déresponsabilisé qui n’avancera ni dans ses apprentissages ni dans ses raisonnements; et qui refusera de refaire le gâteau.

Les détenus mineurs et les détenus adultes illettrés sont comme ces élèves «ce n’est pas ma faute» Et ils ne réfléchissent pas à ce qui les amenés à rater leur exercice (pardon, à enfreindre la loi) ils en veulent au professeur (pardon, au juge, à l’avocat, à la justice, aux autres) Ils s’enferment d’eux-mêmes dans l’image de l’élève en échec scolaire (pardon, du délinquant) et commettent les mêmes erreurs, ne progressent pas, n’avancent pas, ne deviennent pas autres.

Quel devrait être alors le sens de la sanction ?
La sanction prend son sens dans la compréhension de la transgression, du pourquoi de la transgression, des conséquences de la transgression.
Or, comment un homme, enfermé dans une cellule, seul, dépourvu la plupart du temps d’outils intellectuels et culturels, livré à lui-même sans aucun accompagnement, peut-il réfléchir, comprendre, appréhender ce qui l’a amené à être exclu de la cité ? Comment peut-il vivre cet enfermement sans en comprendre la finalité ? Comment peut-il accepter cette mise à l’écart sans un vis-à-vis qui l’accompagne dans l’appréhension de sa transgression ?
Comment, privé de parole, et d’interlocuteur, cet homme peut-il demander à trouver du sens ? Comment dire son mal être, son incompréhension du monde ? qui sont vraisemblablement les «erreurs» qui l’ont amené là où il est ? Comment peut-il comprendre la souffrance qu’il a infligée à l’autre par sa transgression ?
Enfermé dans une cellule, seul, abasourdi par le bruit continu de la télévision et débilité par les images, cet homme n’a pas la possibilité de réfléchir, de penser, de comprendre.
Enfermé dans une cellule, seul, cet homme est mis dans les conditions idéales pour que sa sanction n’ait aucun sens pour lui.

M., 16 ans, a tué un jeune d’une autre bande,
Après deux ans de détention provisoire, il est condamné à 12 ans de prison ferme
M. ne sait pas s’exprimer, il a été exclu de l’école, lit en ânonnant et ne comprend pas ce qu’il lit.
Il est très violent avec les surveillants, agressif.

F., 15 ans. Redoutable gamin lorsque l’on le rencontre dehors. Vit seul avec une mère alcoolique qu’il ramasse tous les soirs dans la cage d’escalier. F. est analphabète, n’a jamais été à l’école.
Une terreur pour le personnel pénitencier.
Il appelle sa cellule : ma chambre.
C’est la septième fois qu’il est incarcéré.

J., 14 ans. Profession cambrioleur de stations de service N’a jamais été à l’école, il a été dressé dans son pays d’origine et envoyé en France en mission n’a pas de famille, vit dans la rue…
Ne supporte pas l’enfermement, casse sa cellule quotidiennement. Ne sait pas manger avec des couverts et ne parle pas français.
Il ne comprend pas ce qu’il a fait de mal, il ne faisait que son métier.

H., 17 ans. Renvoyé de l’école à 14 ans. Intelligent, très intelligent.
Charmeur, attachant.
Lui, il sait pourquoi il est en prison. Il joue le jeu...
Il sortira sous caution et se fera assassiner quelques jours plus tard.

K., 17 ans, expert en «tournantes ».
Gros mots, bras d’honneur, mépris et suffisance.
A quitté l’école à 15 ans. Sait déchiffrer mais pas écrire.
Ne comprend pas pourquoi l’on est sanctionné lorsqu’on fait quelque chose qui plait aux filles («les filles adorent ça, elles sont toutes des putains »)

M., F., J., K., ont 30 ans.
Ils sont de nouveau/encore en prison.
M. ne sait toujours pas s’exprimer, F., J., K. ne savent toujours pas lire ni écrire.

M., F., J., K., ont 50 ans.
Ils sont de nouveau/encore en prison.
M. ne sait toujours pas s’exprimer, F., J., K. ne savent toujours pas lire ni écrire.

M., F., J, K, ont 60 ans.
Ils sont de nouveau/encore en prison.
M. ne sait toujours pas s’exprimer, F., J., K. ne savent toujours pas lire ni écrire.

Sanction réussie : réinsertion réussie : réinsérés ... en prison !!!

M., F., J.K. n’aiment pas suivre les cours qui leur sont dispensés en prison. Ce n’est pas étonnant : l’école les a exclus. S’ils ne vont pas en cours ils sont privés de télé, sanction très rarement appliquée car elle sanctionne davantage les surveillants
Les ateliers proposés: des intervenants extérieurs pour faire un disque, une fresque murale, de gros budgets pour quelques séances à la quelle ne participent que deux ou trois détenus.

M., F., J.K. n’aiment pas suivre les formations qui leur sont dispensées en prison. Ce n’est pas étonnant : elles sont obsolètes et puis de toute façon la date de sortie est trop lointaine pour leur permettre de pouvoir se projeter dans l’avenir, pour construire des projets.