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Article paru dans Autres Temps, Cahiers du Christianisme social, n°75, Automne 2000

De la détention à la liberté

Depuis sa création en 1976, l'ARAPEJ a connu un développement extraordinaire, non pas par ambition de croissance, mais parce qu'elle n'a cessé de lancer de nouvelles opérations pour répondre aux besoins des prisonniers libérés et pour s'adapter aux évolutions de cette population : rajeunissement, aggravation des handicaps psychologiques, problèmes de santé, toxicomanie, déficience de formation générale et professionnelle, difficultés accrues pour l'hébergement et pour le logement ainsi que pour l'emploi.

Plutôt que d'énoncer successive­ment les activités en 2001 de chacune des structures d'accueil des 4 départements de l'ARAPEJ Ile-de-France, il est plus suggestif de les présenter au long de l'itinéraire d'un ancien délinquant (nous l'appellerons Mohammed) depuis sa détention jusqu'à son insertion dans une certaine autonomie. Son portrait robot ? II a 25 ans, peu de formation générale, aucune formation professionnelle. Depuis qu'il a quitté le domicile paternel, il a vécu sans domicile fixe, subsistant avec un peu de trafic de drogue. Après une condamnation avec sursis, il s'est fait prendre à nouveau et il a écopé de neuf mois de prison.

Première rencontre de l'ARA­PEJ en détention : la permanence téléphonique.

Lorsqu'elle est venue de Marseille pour visiter son fils à Fleury-Mérogis, la mère de Mohammed a entendu parler du numéro vert, dans la salle d'attente des familles. C'est donc ce numéro (...) qu'elle a appelé pour s'informer sur les frais de justice à payer quand son fils sortirait de prison. Cette question particulière n'était en fait qu'une introduction pour un entretien qui lui a permis de dire toutes ses inquiétudes pour l'avenir de son fils. Elle a trouvé non seulement une réponse précise à son problème juridique, mais aussi une écoute réconfortante et des adresses utiles, par exemple celle de SOS ARAPEJ.

Deuxième rencontre de l'ARAPEJ en détention : le Point d'Accès au Droit.

De son côté, Mohammed n'est pas resté inactif : il a entendu un codétenu lui parler du Point d'Accès au Droit, une permanence d'information dans la maison d'arrêt des hommes de Fleury. Il y a rencontré un jeune étudiant en droit qui l'a informé de façon précise sur sa situation juridique et ses obligations à la sortie.

Mohammed sorti de prison un lundi, s'est présenté dès le mardi rue Daubenton, où il a rencontré deux personnes bénévoles qui ont écouté son histoire et qui lui ont proposé un itinéraire adapté à ses moyens et ses problèmes : maladie, alcool et drogue. Il en est ressorti avec l'adresse d'un hôtel où il pourrait avoir une chambre payée pour une semaine, ainsi qu'un chèque restaurant et un coupon RATP hebdomadaire. On lui a surtout donné des adresses, dont celle du Phare, avec les moyens de parvenir à cette lointaine résidence gérée par L’ARAPEJ 91.

Au Phare, le Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale. Mohammed a eu de la peine à trouver un RER qui passe à Sainte-Geneviève-des-Bois, et encore plus à s'orienter au sortir de la gare pour arriver au 21 rue Longpont. Là, sa chambre n'était guère plus grande que la cellule en prison, mais il y était seul et il en avait la clé ! Il y serait bien resté quelques semaines, mais il a compris que ce n'était qu'une courte étape, une dizaine de jours, juste le temps de faire le point, récupérer des papiers en règle et voir par quelles étapes il pourrait passer de l'hébergement au logement et du RMf à une embauche. C'est dur de faire son trou ! Dans la prison, chaque jour se passait avec l'horaire imposé, sans que Mohammed ait à réfléchir sur les moyens de trouver à manger et un coin pour dormir, encore moins sur des démarches à faire. Quand on est devenu inerte pendant plusieurs mois, il faut plusieurs semaines pour reprendre sa vie en mains.

À l'ARAPEJ 92, le service insertion-santé.

Le premier problème de Mohammed, c'était de se débarrasser d'une hépatite qu'il avait attrapée en détention, en empruntant une seringue au co-détenu qui lui avait passé un joint. Un moment agréable pour oublier toutes les emmerdes, mais après, quelle saloperie cette maladie ! À Antony, Mohammed s'est trouvé hébergé dans un appartement avec deux autres prisonniers libérés, qui se soignaient eux aussi. À trois, c'est plus facile de prendre les habitudes des soins et des pilules à avaler chaque jour. Trois mois plus tard, Mohammed n'était pas encore complètement guéri, mais il avait assez récupéré pour laisser sa place à un autre malade sortant de prison. C'est pourquoi on l'a envoyé.

À l'ARAPEJ 93 : l'atelier de rénovation de logements.

Quel voyage ! Enfin parvenu rue Aristide-Briand, Mohammed a compris qu'il allait devoir réapprendre les contraintes journalières d'un employé, en travaillant à la rénovation d'appartements et de studios pour que d'autres après lui trouvent un hébergement correct. Il n'avait jamais appris le métier de maçon ni de peintre, mais au moins pouvait-il nettoyer et aider les autres, tout en apprenant un peu sur le tas. Voilà ce qu'il pourrait raconter plus tard, pour ne pas parler de son incarcération qu'il n'osait pas avouer.

II faut dire un mot des personnes que Mohammed a rencontrées depuis sa sortie de prison : à SOS, c'étaient des bénévoles qui l'avaient accueilli, des personnes qui lui paraissaient prêtes à l'aider sans lui faire remplir de questionnaire. À la résidence du Phare, à Sainte-Gene­viève-des-Bois, il y avait aussi des bénévoles dans la salle d'accueil, mais également toutes sortes de familles hébergées au Phare en attendant de trouver un logement dans la région. C'est pendant son séjour à Antony, qu'il a été vraiment pris en charge non seulement par un docteur, mais aussi par un éducateur, qui l'a soutenu moralement et guidé dans ses démarches administratives pendant le traitement de son hépatite. À Aulnay, Mohammed a découvert le travail en équipe, et ça c'était un formidable encouragement. Au bout de quelques semaines, avec l'aide d'un travailleur social, Mohammed a pu signer un contrat d'insertion, le RMI, qui lui assurait un minimum de ressources. Pour faire alors la place à d'autres, Mohammed a été dirigé sur…

L'ARAPEJ 75 : Service de suivi des RMI.

Mohammed avait déjà pas mal de choses à raconter sans parler de son incarcération : il avait appris à se présenter, à être à l'heure chaque matin sur un chantier, à gérer une chambre ou un studio qui lui était affecté. Ce n'était pas l'autonomie mais pourtant que de chemin depuis la prison, et plus encore depuis son errance d'avant avec l'incertitude du lendemain, et les mauvaises habitudes de la drogue et du trafic.

C'était tout cela dont Mohammed avait fait le bilan avec l'aide d'un travailleur social du Service de l'ARAPEJ 75 chargé du suivi des contrats d'insertion. L'objectif cette fois c'était le contrat d'embauche, un CDD pour commencer, en espérant qu'il se transformerait en CDI.

Mohammed aurait bien voulu avoir un permis de conduire, pour faciliter sa recherche d'emploi. Deux ans plus tôt ç'aurait été possible, parce qu'il y avait une auto-école sociale, si bien adaptée qu'elle obtenait les mêmes taux de réussite que les auto­écoles privées. Quel que soit le niveau des nouveaux inscrits, ceux­ci étaient pris en charge dès leur arrivée et pour le temps nécessaire pour assurer leur réussite à l'épreuve du code. C'est déjà beaucoup d'intégrer une règle comme le code de la route, modèle d'une loi qui s'impose à tous les usagers de la route. Mais l'obtention du permis de conduire, quelques temps plus tard, c'est comme une renaissance ! Malheureusement, l'ARAPEJ a dû fermer cette auto­école après dix années de fonctionnement très satisfaisant, quand on lui a imposé l'obligation de fixer des dates fixes pour les sessions et supprimé le financement de la formation justifiant le titre d'auto-école sociale.

Et après, qu'est devenu ce Mohammed ? Nous ne le savons pas, mais qu'importe ? Votre docteur, lui aussi, n'entend plus parler de vous quand vous êtes guéris. Des centaines de sortants de prison ont séjourné quelques mois dans les structures d'accueil de l'ARAPEJ Ile-de­France. Sans doute ne les ont-ils pas tous quittées avec un CDI, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que pendant cette période de leur vie, ils ont reçu, pour la première fois sans doute, un soutien efficace et personnalisé pour leur démarrage sur le long chemin de l'insertion sociale et professionnelle.

Cette belle histoire pourrait s'arrêter car les réserves propres de l'ARAPEJ se sont épuisées. Il dépend de vous qui lisez cet article que l'ARAPEJ puisse surmonter ses difficultés actuelles, en attendant le relèvement des prises en charge par les DDASS de ses frais propres.